Des collyres en vente libre contaminés par une superbactérie jamais vue auparavant aux États-Unis : le bilan du foyer d’infection lié à EzriCare Artificial Tears s’élève à 4 morts, 14 cas de cécité et 81 personnes infectées dans 18 États.
Quatre décès, quatorze personnes qui ont perdu la vue, quatre globes oculaires retirés chirurgicalement, tout cela à cause d’un collyre en vente libre, conçu pour soulager la sécheresse oculaire et accessible sans ordonnance. Cette histoire, qui remonte à 2023 (les produits ont été retirés du marché et l’alerte de la FDA a été déclenchée en février 2023), mérite d’être racontée et partagée au plus grand nombre. En effet, le mécanisme qui a rendu ce désastre possible n’est toujours pas résolu.
Les Centers for Disease Control and Prevention (CDC, ou Centres pour le contrôle et la prévention des maladies) a reconstitué avec précision l’ampleur du foyer : au 15 mai 2023, 81 patients avaient été identifiés dans 18 États américains. Tous ont été infectés par une souche de Pseudomonas aeruginosa appelée VIM-GES-CRPA, un sigle qui désigne une résistance aux carbapénèmes si étendue qu’elle rend la bactérie pratiquement impossible à traiter avec la plupart des antibiotiques disponibles. Avant ce foyer, cette souche particulière n’avait jamais été signalée aux États-Unis.
La bactérie, le produit, le fabricant
Les infections ne se sont pas limitées aux yeux. Les CDC ont détecté des cas touchant les voies respiratoires, le sang et d’autres parties de l’organisme, avec un nombre significatif de patients identifiés grâce à des prélèvements de surveillance dans les services hospitaliers. Le point de contact commun, mis en évidence par l’enquête épidémiologique et les analyses en laboratoire, était les larmes artificielles EzriCare Artificial Tears et Delsam Pharma Artificial Tears, toutes deux fabriquées et produites par Global Pharma Healthcare Private Limited, société basée à Chennai, en Inde.
La Food and Drug Administration (FDA) avait déjà émis une alerte le 2 février 2023, appelant les consommateurs et professionnels de santé à cesser immédiatement d’utiliser les produits EzriCare. Le rappel volontaire par Global Pharma a été recommandé par la FDA après avoir constaté des violations des bonnes pratiques de fabrication, telles que l’absence de tests microbiologiques adéquats, des flacons unidoses ou multidoses dépourvus de conservateurs en quantité suffisante et des contrôles insuffisants sur les emballages inviolables. La FDA a ensuite placé l’entreprise sous le coup d’une "import alert" ("une alerte à l'importation"), bloquant ainsi l’entrée de ses produits sur le territoire américain.
Les CDC ont retrouvé la souche VIM-GES-CRPA à l’intérieur de flacons d’EzriCare déjà ouverts, prélevés chez des patients avec et sans infections oculaires, dans deux États différents. Les tests sur des flacons non ouverts, menés par la FDA, ont également mis en évidence une contamination bactérienne.
Résistante à presque tout
Sur le plan clinique, les données des CDC concernant l’antibiorésistance de cette souche laissent peu de place à l’optimisme. Les isolats analysés ne présentaient aucune sensibilité au céfépime, à la ceftazidime, à la pipéracilline-tazobactam, à l’aztréonam, aux carbapénèmes, à la ceftazidime-avibactam, au ceftolozane-tazobactam, aux fluoroquinolones, aux polymyxines, à l’amikacine, à la gentamicine et à la tobramycine. Une liste qui couvre l’essentiel de l’arsenal antibiotique standard. Seul un sous-ensemble d’isolats a montré une sensibilité au céfidérocol, un antibiotique de dernière génération.
Il convient de le rappeler : cette information, récemment relayée en ligne, repose sur des données qui remontent au 15 mai 2023. Les produits mentionnés ont donc déjà été retirés du marché et l’alerte de la FDA est active depuis février de la même année. Cette affaire ne décrit pas une urgence en cours, mais un cas d’école. Elle permet de mieux comprendre certains scénarios dans lesquels les contrôles sur la chaîne d’approvisionnement des médicaments en vente libre importés font défaut et provoquent les problèmes évoqués ci-dessus.
