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Le Nutri-Score alimente les tensions, la justice européenne doit trancher

  • 20 juin 2026 09:30

Né pour aider les consommateurs à repérer d’un coup d’œil les produits emballés les plus favorables à leur santé, le Nutri-Score s’est imposé en quelques années sur les rayons européens. Pensé comme un logo simple, de A à E, il cristallise pourtant de fortes tensions entre industriels et autorités de santé, jusqu’à pousser le géant Lactalis à contester sa légalité devant la justice européenne.

Petit logo, grande promesse

Le Nutri-Score apparaît officiellement en France en 2017, après plusieurs années de travaux menés par des équipes de santé publique et de nutrition, dont la volonté est de rendre lisible, en une seconde, l’impact nutritionnel d’un produit emballé. Son principe : un code couleur du vert au rouge, associé à une lettre de A à E, qui synthétise la qualité nutritionnelle globale d’un aliment, au sein d’une même famille de produits.

Derrière ce pictogramme très simple, un algorithme additionne des points « négatifs » (sucre, sel, graisses saturées, densité énergétique) et des points « positifs » (fibres, protéines, fruits et légumes, certaines huiles, etc.), pour aboutir à un score unique. L’ambition est double : orienter les choix des consommateurs vers des produits plus favorables à la santé et inciter les fabricants à reformuler leurs recettes pour remonter dans l’échelle de notation.

Comment les consommateurs perçoivent le Nutri-Score

Du côté des consommateurs, le Nutri-Score coche de nombreuses cases : lisible, coloré, facile à comparer, il répond à une demande de transparence dans un environnement alimentaire de plus en plus anxiogène. Divers travaux et enquêtes montrent qu’il améliore la compréhension de l’information nutritionnelle, notamment pour les publics moins à l’aise avec les tableaux au dos des emballages.

Pour un achat  quotidien comme choisir une céréale pour le petit-déjeuner, un plat préparé ou une boisson – le réflexe est vite pris : A ou B sont perçus comme « bons élèves », D ou E comme « à limiter ». Mais cette efficacité pédagogique a aussi un revers : certains consommateurs ont tendance à absolutiser le logo, en l’interprétant comme un jugement moral sur le produit, sans nuance sur la portion, la fréquence de consommation ou la place dans un régime alimentaire global.

Les producteurs voient rouge

Face à l’enthousiasme relatif des consommateurs, une partie des industriels, notamment dans les secteurs des fromages, charcuteries ou produits sucrés, dénonce un système jugé injuste pour les produits « patrimoniaux » et pour certaines catégories comme les fromages ou les charcuteries traditionnelles, souvent mal notés. Les critiques portent aussi sur le caractère « réducteur » du calcul, centré sur quelques nutriments jugés défavorables, au détriment d’autres dimensions comme la matrice alimentaire, les micronutriments ou le rôle culturel et gastronomique de certains produits.

Le Nutri-Score est pourtant volontaire : aucun industriel n’est obligé de l’apposer sur ses emballages, même s’il est soutenu par plusieurs États et par un important corpus scientifique. Certains groupes ont joué le jeu, allant jusqu’à reformuler des recettes pour gagner une lettre ou une couleur ; d’autres, comme Lactalis, ont choisi de résister, en refusant de l’apposer sur leurs produits dès l’origine et en mettant en avant le risque de stigmatisation de certaines catégories comme les fromages ou les boissons lactées.

Lactalis vs. Nutri-Score : un tournant juridique

En 2025, la France adopte un arrêté qui modifie la méthode de calcul du Nutri-Score, notamment pour les boissons, et met à jour l’algorithme en fonction des avancées scientifiques. Lactalis dépose alors un recours devant le Conseil d’État pour tenter de faire annuler ce texte, estimant que le nouveau mode de calcul ne respecte pas le règlement européen dit « INCO » sur l’information des consommateurs.

Au printemps 2026, le Conseil d’État décide de surseoir à statuer et pose plusieurs questions préjudicielles à la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), afin de vérifier la compatibilité du Nutri-Score avec le droit européen. Concrètement, il s’agit de savoir jusqu’où un État peut recommander un logo graphique simplifié, comme le Nutri-Score, en complément de la déclaration nutritionnelle obligatoire, et dans quelles conditions.

Bataille d’images… et de récits

Ce renvoi devant la CJUE illustre bien que la bataille autour du Nutri-Score ne se joue pas seulement sur la composition des produits, mais aussi sur le terrain symbolique. Les autorités de santé et les défenseurs du logo mettent en avant un outil fondé sur des études, capable de prévenir une part des maladies liées à l’alimentation en orientant, même modestement, les choix quotidiens.

En face, une partie du monde agricole et agroalimentaire y voit une menace pour des filières entières, dont les produits se retrouvent « classés » en bas d’échelle sur les emballages, avec un impact potentiel sur l’image de marque, la valeur perçue et, à terme, la survie économique de certains acteurs. Pour ces producteurs, le Nutri-Score ne dit rien de la dimension culturelle, de la qualité des matières premières ou des pratiques d’élevage et de transformation.

Ce que les consommateurs doivent garder en tête

Pour les consommateurs, la clé est sans doute d’adopter une posture à la fois pragmatique et distanciée. Le Nutri-Score constitue un repère intéressant pour comparer rapidement des produits d’une même catégorie – par exemple, choisir un muesli plutôt qu’un autre, ou une sauce tomate plus légère en sel et en sucre – mais il ne remplace ni la lecture de la liste d’ingrédients, ni le bon sens alimentaire.

Un fromage en D ou E n’est pas « mauvais » en soi : tout dépend de la portion, du contexte du repas et de la fréquence de consommation. À l’inverse, un produit ultra-transformé très sucré ou salé, artificiellement optimisé pour obtenir un meilleur score, mérite d’être regardé de près, même si son logo est plus flatteur. Le Nutri-Score est un outil, pas un juge : à chacun de l’utiliser comme un signal utile, sans en faire la seule boussole de son assiette.

Quel avenir pour le logo nutritionnel ?

La réponse de la Cour de justice de l’Union européenne, attendue dans... les prochaines années, pourrait clarifier ou rebattre les cartes de l’étiquetage nutritionnel en Europe. Si la CJUE valide le principe d’un logo simplifié comme le Nutri-Score, il pourrait s’installer durablement dans le paysage, voire inspirer un futur système harmonisé au niveau de l’Union.

À l’inverse, si des limites strictes sont posées, les États devront peut‑être revoir leurs ambitions en matière d’étiquetage clair et visuel. En attendant, les consommateurs continueront à naviguer entre logos, labels, mentions marketing et tableaux nutritionnels… avec, au milieu des rayons, ce petit dégradé de couleurs qui révèle surtout à quel point manger est devenu un sujet hautement politique.

 

 

 

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