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L’Italie dit stop au "burn-out" avec une proposition de loi citoyenne pour la santé mentale des salariés

  • 05 mai 2026 10:35

Près d’un million de morts par an. Pas à cause d’accidents du travail, pas à cause de drames soudains. À cause du stress, de la précarité, d’horaires impossibles. 

On les appelle les "risques psychosociaux". Nous, on parle de "grosse semaine" et on continue d’avancer : c’est une forme de fatigue qui ne se voit pas au moment de badger. Elle ne laisse pas de marques sur les mains, elle ne se compte pas en heures supplémentaires. Elle s’accumule lentement, entre un mail envoyé à 23 heures et le téléphone qui vibre aussi le dimanche, entre contrats courts et objectifs qui changent tous les mois. C’est celle qui vous colle à la peau quand vous rentrez chez vous et que vous n’arrivez pas vraiment à déconnecter.

Ces dernières années, cette pression a pris corps dans les chiffres. L’Organisation internationale du Travail (OIT) estime à plus de 840 000 le nombre de morts chaque année liées aux risques psychosociaux au travail, tels que le stress chronique, les horaires excessifs et l’insécurité de l’emploi. Un chiffre qui sort la question de la sphère privée pour l’installer au cœur de la santé publique, où elle pèse désormais autant que d’autres facteurs plus visibles.

Selon l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail (EU-OSHA), près de 45 % des travailleurs européens signalent des facteurs de risque pour leur santé mentale. Le stress, l’anxiété et la dépression représentent le deuxième problème de santé lié au travail le plus répandu sur le continent.

Le travail génère de la pression, la pression devient symptôme, et le symptôme est renvoyé à l’individu comme un problème personnel. Vous dormez mal ? Apprenez à gérer votre stress. Vous avez la boule au ventre avant d’ouvrir votre boîte mail ? Travaillez votre résilience. Vous vous sentez vidé après des mois de précarité, d’astreinte permanente et d’objectifs inatteignables ? Apprenez à mieux vous organiser. C’est une traduction bien commode, parce qu’elle laisse intact le mécanisme qui consume et fait peser la réparation sur celles et ceux qui sont déjà usés.

Le coût invisible que le système ne comptabilise pas

En Italie, le phénomène émerge lentement, mais les données commencent à suivre le rythme. En 2024, les nouveaux usagers des services de santé mentale ont été plus de 272 000, avec plus de 10 millions de prestations délivrées sur le territoire. Des chiffres qui témoignent d’un système déjà sous pression, avant même de s’attaquer réellement au nœud du problème : le travail. Le souci c’est que cette souffrance apparaît tardivement sur les radars publics. Lorsqu’elle arrive dans les services de santé, elle est déjà devenue structurelle : anxiété persistante, dépression, burn-out. Tout ce qui se passe avant, l’usure du quotidien, reste hors des statistiques les plus visibles.

Et pourtant, c’est bien là que tout se joue. Le travail contemporain a changé de rythme : moins de frontières entre temps libre et temps de travail, exposition constante et accrue, plus de précarité. Résultat ? Une tension continue qui ne redescend jamais vraiment. En 2025, l’INAIL (ou l'Assurance Maladie - Risques Professionnels en France) a mis à jour ses outils d’évaluation du stress lié au travail, en intégrant des facteurs comme le télétravail et l’impact des nouvelles technologies. Un signal clair : le problème existe, il s’amplifie, et il a besoin d’être mieux mesuré.

Une proposition concrète : le réseau psychologique national

C’est dans ce contexte que s’inscrit la proposition "Diritto a Stare Bene" ("Droit à se sentir bien"), parvenue au Parlement avec plus de 70 000 signatures. L’idée est de bâtir un réseau psychologique public, accessible et présent partout, capable de repérer la détresse avant qu’elle ne se transforme en urgence sanitaire. Il ne s’agit pas seulement d’augmenter l’offre de services, mais de changer le point d’entrée : rapprocher le soutien psychologique de la vie quotidienne, dans les territoires et aussi sur les lieux de travail.

Le Conseil national de l’Ordre des psychologues (CNOP) souligne que la figure de "psychologue de premier recours" existe déjà ou est prévue dans plusieurs régions, mais qu’il manque encore une structure nationale stable. Une absence qui crée une géographie inégalitaire : certaines zones commencent à apporter des réponses, d’autres restent démunies. 

La question se complique avec l’intégration croissante de la technologie dans les processus de travail. Télétravail, disponibilité permanente, plateformes numériques : des outils utiles, qui étirent toutefois le temps de travail jusqu’à le rendre indistinct.

La frontière entre présence et absence s’amincit. Et quand elle disparaît, la récupération devient plus difficile. Les études européennes montrent qu’un usage intensif des technologies, surtout sans règles claires, est associé à une plus grande fatigue mentale et à des difficultés de concentration. Le travail fait irruption dans l’espace domestique et s’y installe.

Un problème collectif, pas individuel

Pendant des années, le mal-être psychologique lié au travail a été traité comme une affaire privée : résilience personnelle, gestion du stress, capacité individuelle d’adaptation. Aujourd’hui, cette grille de lecture ne tient plus. Les chiffres révèlent un phénomène structurel, généralisé, ayant des conséquences sociales et économiques significatives. Un réseau psychologique national aurait précisément cette fonction : déplacer le curseur de l’individu vers le système. Intervenir en amont, alléger la charge sur les services de santé, réduire l’impact sur le long terme.

Un réseau psychologique national servirait aussi à briser ce tour de passe-passe élégant : appeler "bien-être en entreprise" ce qui n’arrive souvent qu’après des années de charges de travail toxiques, de plannings compressés, de peur de perdre son emploi et d’astreinte permanente. Le soutien psychologique devient sérieux lorsqu’il n’est plus considéré comme un petit pansement bienveillant sur un tissu qui ne cesse de se déchirer. Parce que le travail, lui, continue d’être mesuré en productivité, en journées d’absence, en performance, en chiffre d’affaires. Et, pendant ce temps, quelque part, quelqu’un reste éveillé à trois heures du matin, son téléphone sur la table de nuit et la tête encore au bureau. 

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